Après avoir récupéré jusqu’au dernier riva des mains du propriétaire de Crossfield, je retournai enfin au bidonville. L’obscurité était tombée sur les habitations de fortune, n’épargnant que l’étroite pièce qui me servait de refuge. Assis sur le rebord de mon lit, je comptai les billets avant de les cacher avec soin. Ma décision était prise : je devais planifier mes prochains mouvements avec une grande prudence. Si le premier test de Déva Callis m’avait déjà obligé à employer la manière forte, le point suivant sur la picto-carte promettait d’être beaucoup plus dangereux. Je ne pouvais pas me permettre le moindre faux pas. Les Ombres ne cherchaient pas de simples exécutants, elles triaient sur le volet ceux capables de survivre au pire. Et je compris, à la lueur chancelante de ma lampe, que ce test ne serait définitivement pas une simple formalité.
Le lendemain matin, les rayons d’un soleil de plomb frappaient déjà la terre battue. Mon objectif de la journée était clair : récolter le maximum d’informations sur l’orphelinat indiqué par la carte. En l’étudiant de plus près, je remarquai que la bâtisse se situait non loin de l’une des nombreuses succursales de la Ligue des Chasseurs, un secteur très surveillé et particulier. N’ayant aucune attache dans ce quartier et ignorant par où débuter mes recherches sans éveiller les soupçons, je décidai de rendre visite au vieux Cassam. C’était l’une des rares mémoires de ce bidonville, un homme qui voyait tout et entendait tout.
En me voyant franchir le seuil de sa bicoque, le vieil homme s’arrêta net, les yeux fixés derrière mon épaule. Sa surprise fut évidente lorsqu’il constata que j’étais seul.
— Tu es bien silencieux aujourd’hui, Drey. Où est le petit Lucas ? me demanda-t-il, une pointe d’inquiétude dans la voix.
À l’évocation de ce nom, une image me traversa l’esprit : celle de Lucas, s’éloignant la veille, la mine défaite et les épaules basses, blessé par mon détachement. Je chassai brutalement cette pensée de mon esprit. Les sentiments étaient un luxe que je ne pouvais pas m’offrir si je voulais mener ma vengeance à bien.
— Il a des choses à régler de son côté, répondis-je d’un ton volontairement neutre. Dis-moi plutôt, Cassam… Si je devais trouver un informateur fiable dans cette fâcheuse ville, quelqu’un qui connaît les secrets de la façade nord, où devrais-je chercher ?
Le vieil homme tira sur sa pipe, laissant un nuage de fumée grise flotter entre nous. Il me jaugea un long moment avant de soupirer.
— Si tu cherches un bon informateur, petit, il n’y a qu’un seul endroit. Tu dois te rendre au marché de Malbour. C’est un véritable nid de vipères. C’est au cœur de ses ruelles tordues que se cachent les plus habiles voleurs, mais aussi les meilleurs informateurs d’Astra. En outre, reste sur tes gardes : là-bas, l’information s’achète souvent avec du sang ou des secrets.
Suivant le conseil du vieil homme, je me mis immédiatement en route vers le marché de Malbour. À mon arrivée, je fus accueilli par un mur de sons et d’odeurs. Le spectacle était permanent, presque étourdissant. Les échoppes en bois des commerçants débordaient de différentes marchandises, et les vendeurs criaient fort pour attirer les passants, harcelant les clients qui marchandaient le moindre centime. L’atmosphère était remplie par ce vacarme incessant : des marchands criant leurs prix, des acheteurs se plaignant de la pauvreté, et des charrettes qui forçaient le passage dans la foule dense.
Heureusement pour moi, je savais d’expérience que ce genre d’environnement chaotique et bruyant était idéal. Dans la foule, les langues se déliaient plus facilement et les regards se faisaient moins méfiants. Je me glissai parmi les gens, faisant semblant de m’intéresser à des babioles tout en discutant avec des mendiants et des marchands ambulants. En croisant les témoignages à gauche et à droite, un nom revint avec insistance. On finit par m’indiquer une ruelle sombre et étroite, située en retrait des grandes allées marchandes. C’était là que traînait régulièrement un informateur bizarre du nom de Louis Ponti.
Je m’engageai sans hésiter dans la ruelle en question. Elle était assez grande, à l’écart de la foule générale, et si elle n’était pas totalement plongée dans le noir, elle offrait bien assez de recoins discrets pour cacher les affaires louches d’un informateur. À peine fus-je engagé à une dizaine de pas dans le passage que je repérai ma cible. Un homme se tenait adossé au mur de pierre, tout au bout de l’impasse, une cigarette au bec libérant de la fumée. Son apparence était pour le moins… mémorable. Ses habits affichaient un style assez chatoyant qui jurait avec la saleté ambiante : il portait une veste d’un jaune criard, un pantalon à rayures verticales et un chapeau que je trouvai franchement ridicule. Ce chapeau était bien trop petit pour cacher sa longue mèche de cheveux rebelle qui lui barrait le front, ainsi que les nombreuses taches de rousseur qui parsemaient son visage fatigué.
Je m’approchai à pas lents, mes bottes résonnant à peine sur le sol, et je brisai le silence :
— Bonsoir. Je suis à la recherche d’un homme capable de me fournir des réponses. On m’a dit qu’on l’appelait Ponti.
L’homme prit une longue bouffée de sa cigarette, me regarda de la tête aux pieds avec un brin d’amusement, puis esquissa un sourire en coin :
— Oui, c’est un nom qui me parle… Tout dépend de ce que tu cherches, gamin. Quel genre d’aide ce fameux Ponti pourrait-il bien t’apporter ?
— J’ai besoin d’informations précises sur un orphelinat situé non loin de la façade nord de la ville, répondis-je sans détour.
L’inconnu cessa de sourire. Un silence lourd s’installa dans la ruelle tandis qu’il m’observait, cherchant sans doute à deviner mes intentions à travers mon regard. Puis, il redressa sa posture et demanda d’un ton plus direct :
— Oui, je vois parfaitement de quel endroit tu parles. C’est une affaire délicate. Alors dis-moi… qu’as-tu à offrir sur la table pour acheter mes services ?
Restant parfaitement calme, je plongeai la main dans ma veste et en sortis une liasse de billets que je montrai sous ses yeux.
— Cinquante riva. Je veux simplement obtenir le nom exact de cet orphelinat et l’identité de la personne qui le dirige. Rien de plus.
Mon expression était d’une fermeté absolue, mon regard ancré dans le sien pour lui faire comprendre que je n’étais pas là pour plaisanter. L’homme fixa les billets, puis mon visage, avant d’éclater d’un grand rire qui résonna contre les murs de la ruelle :
— Pfff… Ah ah ah ah ! Tu sais quoi, petit ? Tu as du cran, et ton regard me plaît bien. Range ton argent, je vais t’aider gratuitement pour cette fois. Laisse tomber tes billets. En contrepartie, faisons un pacte : le jour où j’aurai besoin d’un service ou d’un bras armé, tu viendras m’aider sans poser de questions, d’accord ?
L’offre était très suspecte. Cet homme ne m’inspirait pas la moindre confiance et avait la tête parfaite d’un escroc qui cherchait à m’utiliser plus tard. Cependant, mon côté pragmatique reprit le dessus. Il était toujours utile d’avoir un informateur de son côté, surtout un homme qui vous était lié par une promesse. Affichant un sourire pour cacher ma méfiance, je lui serrai fermement la main.
Il se pencha alors vers moi et commença à voix basse :
— L’orphelinat que tu cherches s’appelle Sainte-Margasie. Officiellement, le bâtiment est géré par une sainte femme répondant au nom de révérente Julian. Sauf que c’est un faux nom : son véritable nom est Luna. C’est une femme d’une beauté à couper le souffle, mais si tu as l’intention d’aller là-bas, garde tes deux yeux bien ouverts. Les rumeurs de la basse-ville disent que cet établissement a des liens très étroits et très sombres avec l’organisation Eresboros.
En entendant ce nom, un frisson d’excitation mêlé de mépris me traversa. Je laissai échapper un léger rire intérieur avant de redresser la tête :
— Merci du conseil. Je saurai me montrer prudent.
Alors que je me tournais pour sortir de l’impasse, l’homme lança derrière moi une dernière réplique, pleine de fierté :
— Allez, bonne route, gamin ! Ah… et au fait, si ton cerveau n’avait pas encore fait le rapprochement, c’est moi Louis Ponti. Le meilleur informateur de Malbour… que dis-je, de tout le continent d’Astra ! En outre, garde ça pour toi, le secret fait partie du métier.
Tout en marchant, je retins un sourire. Je l’avais trouvé profondément stupide et fier dès les premières secondes. Je me doutais bien qu’il était l’informateur en question vu ses habits ridicules, mais je préférai le laisser croire qu’il m’avait surpris.
Il me fallut une bonne heure de marche à travers les quartiers pavés pour atteindre enfin les abords de la façade nord, là où se dressait le grand bâtiment de Sainte-Margasie. À mon arrivée, l’accueil fut étonnamment chaleureux, presque suspect pour un lieu entouré de telles rumeurs. Sans me poser de questions, une jeune sœur me guida à travers des couloirs tout blancs jusqu’au bureau de la gérante.
Aussitôt le seuil franchi, mes yeux se posèrent sur elle. Les mots de Ponti n’étaient pas exagérés : elle était d’une beauté magnifique. Elle avait un teint ébène superbe, mis en valeur par de longs cheveux noirs soyeux qui retombaient sur ses épaules, et sa silhouette était très bien dessinée. En l’observant, je me demandai un bref instant ce qui avait bien pu pousser une telle femme à s’engager chez les Grâces. Mais ma curiosité s’arrêta là ; les affaires des autres ne m’intéressaient pas.
Je brisai le silence d’une voix calme :
— Vous êtes la révérente Luna ? Ce sont les Ombres qui m’envoient pour récupérer ce qui leur est dû.
Elle détacha son regard de ses papiers, une lueur de surprise traversant ses yeux sombres, avant de retrouver son assurance. Un sourire mystérieux étira ses lèvres :
— Eh bien, vous êtes bien informé pour connaître mon véritable nom. Je vois que les Ombres forment toujours leurs récupérateurs avec une efficacité redoutable. Concernant la somme prévue pour cette affaire, tout est déjà prêt. Si vous voulez bien me suivre…
Nous quittâmes son bureau pour nous diriger vers le fond de l’orphelinat. Là, devant un mur de pierre tout à fait normal, Luna appuya sur une brique cachée. Dans un clic métallique, un mécanisme secret s’activa et une lourde trappe dissimulée dans le sol s’ouvrit, révélant un escalier de pierre qui plongeait dans le noir. D’un geste de la main, elle m’invita à descendre à sa suite.
Plus nous avancions dans ce passage souterrain, plus l’air devenait lourd et un bruit fort, d’abord lointain, commençait à faire trembler les murs. Lorsque nous arrivâmes enfin au bout du tunnel, le décor qui s’offrit à moi me laissa un instant immobile. Nous venions d’entrer dans une immense salle souterraine cachée aux yeux du monde. Des dizaines de spectateurs, bien habillés, s’entassaient sur des gradins en bois, tandis qu’au centre, sur une estrade éclairée, un homme en costume noir gérait la foule en brandissant un marteau. L’ambiance dans la salle était bouillante, presque étouffante à cause de la chaleur et des torches sur les murs. Le bruit des acheteurs qui criaient des chiffres était régulièrement couvert par le coup sec du marteau de l’homme en costume, criant à pleine voix : « Affaire conclue ! »
Juste à côté de lui, exposés sur l’estrade comme du bétail, se découvraient de jeunes enfants. Ils ne devaient pas avoir plus de treize ou quatorze ans. De lourdes chaînes de fer attachaient leurs poignets et entouraient leur cou. Certains d’entre eux pleuraient à chaudes larmes, les yeux rouges de terreur, tandis que d’autres restaient figés, bloqués dans un silence total, brisés par la situation. En analysant rapidement l’atmosphère et les visages avares dans les gradins, la vérité me frappa d’un coup : il s’agissait d’une vente aux enchères clandestine. Et les « produits » vendus au plus offrant n’étaient autres que les orphelins de Sainte-Margasie.
Après quelques minutes passées à regarder cet horrible spectacle, une bonne sœur s’approcha discrètement de Luna pour lui remettre un coffret en bois verni, lourd et joliment décoré. La gérante le prit, puis se tourna vers moi pour me le tendre avec beaucoup de facilité.
— Voilà, le compte y est, me dit-elle.
Ses lèvres affichaient un sourire d’une douceur incroyable, presque maternelle. On lui aurait donné le bon Dieu sans confession, alors qu’elle dirigeait un enfer.
— Transmettez mes amitiés à Sire Callis. Et n’oubliez pas de lui préciser que pour la prochaine fois, nous aurons besoin d’une plus grande quantité de produits. La demande est forte ces temps-ci.
Ce sourire doux contrastait de manière horrible avec la monstruosité du trafic qu’elle gérait de sang-froid. Je saisis fermement le coffret sous mon bras et restai là, immobile, mon regard noir ancré dans le sien. Après un moment, je décidai de me retirer, réalisant que parmi les nombreuses activités que l’organisation pouvait bien pratiquer, il y avait la traite humaine. Je regardai le ciel et me posai la question : quelle serait la prochaine chose que je découvrirais sur Eresboros ?
